
« Il avait toujours semblé à Antoine avoir l’âge des chiens. Quand il avait sept ans, il se sentait usé comme un homme de quarante-neuf ans ; à onze, il avait les désillusions d’un vieillard de soixante-dix-sept ans. Aujourd’hui, à vingt-cinq ans, espérant une vie un peu douce, Antoine prit la résolution de couvrir son cerveau du suaire de la stupidité. Il n’avait que trop souvent constaté que l’intelligence est le mot qui désigne des sottises bien construites et joliment prononcées, qu’elle est si dévoyée que l’on a souvent plus avantage à être bête qu’intellectuel assermenté. L’intelligence rend malheureux, solitaire, pauvre, quand le déguisement de l’intelligence offre une immortalité de papier journal et l’admiration de ceux qui croient en ce qu’ils lisent. (…)
Il avait passé la nuit à écrire. Dans un grand cahier d’écolier, après bien des tâtonnements, après des pages de brouillon, il avait enfin réussi à donner une forme à son manifeste. Avant cela, pendant des semaines il s’était exténué à trouver une échappatoire, à imaginer des faux-fuyants probants. Mais il avait fini par admettre l’effroyable vérité : c’est son propre esprit qui était la cause de son malheur. Cette nuit de juillet, Antoine avait donc noté les arguments qui devaient expliquer son renoncement à la pensée. Le cahier resterait comme le témoignage de son projet, au cas où il ne sortirait pas indemne de cette expérience périlleuse. Mais sans doute était-ce là avant tout le moyen de se convaincre lui-même de la validité de sa démarche, car ces pages de justifications avaient l’apparat d’une démonstration rationnelle. »
« Le grand problème pour Antoine fut de découvrir les mines merveilleuses qui, au milieu des roches et du minerai, abriteraient les diamants de stupidité. Pointer du doigt quelques imbéciles, la bêtise générale et ambiante, cela serait facile, mais c’est la plupart du temps le camouflage d’un jugement de valeur. Si on disait que le foot, les jeux télévisés, les médias sont stupides intrinsèquement, cela serait simple. Mais, pour Antoine, il était clair que la stupidité était plus dans la manière de faire les choses ou de les considérer que dans les choses elles-mêmes. En même temps, avoir des préjugés était stupide, aussi Antoine trouva que c’était un bon commencement pour sa nouvelle vie. »
« Quand on constate que l’on est un des rares à observer des principes moraux dans les rapports humains, il peut être tentant de sombrer dans l’amoralité, non pas par conviction ou par plaisir, mais simplement pour ne plus souffrir, car il n’y a pas plus grande douleur que d’être un ange en enfer, alors qu’un diable est chez lui partout. Antoine allait emprunter à ce comportement qui consiste à s’intégrer en offrant en sacrifice ses idéaux, la damnation permet tout, pardonne tout. »
« J’aimerais pouvoir dire, à la conclusion de cette aventure, comme le personnage de Joker dans Full Metal Jacket : "Je suis dans un monde de merde, mais je suis vivant et je n’ai pas peur." »
martin page...

